Le premier lancement de La Perruque a été l’occasion de rendre publics le projet et ses intentions. En plus d’expliciter l’ensemble des opérations qui ont été mises en place depuis le début du projet jusqu’à sa concrétisation, cette documentation sous forme de restitution est le moment de partager plus largement ce qui a été produit avant et pendant ce temps de lancement, ainsi que de spéculer sur l’avenir du projet et ses potentielles mutations.

(Publié le 16.05.2016)  


Faire une perruque

La Perruque est un projet initié en 2015 par Olivier Bertrand, d’abord à l’EESAB (Rennes) dans le cadre d’un atelier de recherche que proposait Olivier Lebrun, George Dupin et Marjolaine Lévy, puis poursuivit à l’erg (Bruxelles) au sein du master erg.edit et de typographie, accompagné par Renaud Huberland, Camille Pageard et Gilbert Fastenaekens. Si le projet s’adosse à cet accompagnement pédagogique, il ne peut opérer qu’en s’émancipant du cadre de l’école d’art, jusqu’à trouver son équilibre dans ce que l’articulation des deux nourrit réciproquement.

La Perruque est donc une revue à prix libre qui édite des spécimens de caractères typographiques ; il peut exister deux entrées dans le projet, à la fois distinctes et simultanées : économique et typographique.

Économie

L’idée est simple : aller à la rencontre des imprimeurs et leur demander ce qu’il est possible d’imprimer gratuitement. C’est ainsi qu’a été passé un premier marché qui a dégagé 1 × 90 cm d’espace vierge en marge des impressions courantes de l’imprimeur offset Media Graphic, et notamment grâce à la générosité et la curiosité de Francis Voisin. Cet étrange format a été décidé pour la facilité qu’il aura à se greffer dans les marges de la feuille offset.

Gabarit Offset
900 × 640 mm
900 × 10 mm (R°/V°)
coupes

Un autre deal passé depuis dégage de nouveaux espaces chez les graphistes et imprimeurs Super Terrain (Quentin Bodin, Luc de Fouquet et Lucas Meyer), cette fois aux entours de tirages sur Risograph.

Gabarit Offset
A3
6300 mm2 (R°/V°)
coupes

À la différence de l’offset où il est possible d’imprimer relativement souvent en marge des impressions des clients de Media Graphic, l’occasion d’imprimer en riso avec Super Terrain ne se présente que tous les deux mois, et spécifiquement autour de flyers qu’ils réalisent pour les expositions du Pratiquable (Rennes).

De cette manière le format, le temps de production, le nombre d’exemplaires, les couleurs et le papier de la revue varient en fonction de l’organisation de la production dans laquelle vient se greffer La Perruque.

© Yann Mingard

Par métaphore, on peut considérer ces espaces de papier vierges comme les terrains vagues d’un jardin collectif mis à disposition d’une collectivité, qui pourra en tirer parti en plantant, cultivant et récoltant le fruit de son travail. Il s’agit en fait d’éprouver une économie de la contribution en proposant ces espaces glanés à des dessinateurs de caractères et graphistes qui pourront y éprouver et diffuser leurs fontes.

Le nom de la revue, anciennement Payez l’imprimeur et aujourd’hui La Perruque, fait écho à une pratique de détournement de temps et de matériaux dans le monde ouvrier.

Le modèle économique et les intentions éditoriales de la revue pourraient se manifester dans cette citation du texte de Michel de Certeau, L’invention du quotidien :

« [La perruque] se généralise partout [...]. Accusé de voler, de récupérer du matériel à son profit et d’utiliser les machines pour son propre compte, le travailleur qui “ fait la perruque ” soustrait à l’usine du temps (plutôt que des biens, car il n’utilise que des restes), en vue d’un travail libre, créatif et précisément sans profit. Sur les lieux mêmes où règne la machine qu’il doit servir, il ruse pour le plaisir d’inventer des produits gratuits destinés seulement à signifier un savoir-faire propre et à répondre par une dépense à des solidarités ouvrières ou familiales. Avec la complicité d’autres travailleurs (qui font ainsi échec à la concurrence fomentée entre eux par l’usine), il réalise des “ coups ” dans le champ de l’ordre établi. » Michel de Certeau, L’invention du quotidien, 1. Arts de faire, Gallimard, Folio essais, 1990, p. 45.

Autrement dit, c’est l’utilisation de matériaux et d’outils par un travailleur sur le lieu de l’entreprise, pendant le temps de travail, dans le but de fabriquer ou de transformer un objet en dehors de la production de l’entreprise.

Ici on peut distinguer une différenciation entre tactiques et stratégies : user de tactiques, ou faire des coups est une manière de saisir ou de créer des occasions qui vont ouvrir ce que j’appelle des brèches de résistance, plutôt qu’un « art de la guerre » et de l’analyse consciencieuse d’un adversaire sur un temps plus long, en usant de calculs et de manipulations par le biais de stratégies.

On pourrait trouver d’autres exemples de ce genre de détournements ; il y a ce qu’on appelle la « godaille » chez les marins-pêcheurs. La godaille est un certain nombre kilos de poissons que les pécheurs peuvent récupérer pour eux en revenant de mer. Bien évidemment certains d’entre eux vendent ce poisson à des tiers et à des prix défiant toutes concurrences, ce qui constitue pour eux un moyen de mettre du beurre dans les épinards, et de satisfaire à la fois leur entourage avec du poisson frais : tout le monde s’y retrouve.

S'il faut résumer, il s’agit de tester une économie de la contribution en se basant sur des tactiques d’appropriations et de déplacement de ce que la voie normative de production laisse de côté. En marge, le laissé-pour-compte est glané et détourné, puis requalifié par sa mise à disposition à des contributeurs.


La méthode est ludique : il s’agit de se laisser s’y perdre sans avoir à prendre en compte la gestion d’une totalité : ceci implique de faire des coups sans avoir vraiment de visibilité. La plaisir dans le geste est primordial : c’est un plaisir de détourner en équipe — avec des complices — les règles à l’intérieur d’un jeu d’ombre et de lumière. En pleine lumière il faut respecter ou faire semblant de respecter les règles de ce que l’on pourrait appeler le « game », et profiter des zones d’ombre pour faire des coups impossibles à faire dans la lumière. Entre tous ces gestes s’immisce une volonté d’atteinte à la propriété de manière subversive.

L’ensemble constitue finalement une proposition éthique que l’on pourrait résumer en deux points :

1. Désintéressement : couper avec la pensée du « toujours plus », ou en tout cas sans attendre de contrepartie monétaire, même si cette économie n’est pas immatérielle : on combine un support matériel à des échanges de services et savoirs.
2. Reterritorialisation de la fonction de contribution autour d’un objet identitaire (ici des chutes issues de l’industrie) grâce à la création d’une communauté qui échange et dialogue en fonction de cet objet. Ceci nécessite de concentrer son champ d’action et de pouvoir sur des territoires « à portée de mains », ou qui nous influence directement.

De cette manière, et tout au long des opérations nécessaires à sa publication (de la fabrication des plus petites pièces en bois servant à diffuser la revue jusqu’au financement des billets de train des invités lors du Lancement #1), La Perruque expérimente ces tactiques de détournements et cette proposition éthique.

Typographie

Simultanément à l’entrée économique, on trouve l’entrée typographique. Les intentions éditoriales de la revue se situent dans le champ d’une question simple : qu’est-ce qu’un spécimen typographique ?

Si, le plus souvent, il est un objet commercial qui montre le plus précisément comment « marche » une fonte sous toutes ses formes, comment le spécimen peut-il participer de la même dynamique que la création de la fonte elle-même et l’amener sur de nouveaux territoires ?

Spécimen Garamond FTF, Fonderie Typographique Française, 1918-1939.

C’est la question ouverte proposée aux contributeurs avec qui nous discutons de la publication du spécimen d’une de leur fonte. L’ambition de ces spécimens n’a pas vocation à figer un travail, mais plutôt d’en rendre lisible le processus de développement et d’en proposer une extension (poétique, conceptuelle, formelle, &c.) en lien avec le support et ses moyens de production/diffusion.

Cette question ouverte est accompagnée de la bibliographie du projet ; celle-ci tente de définir le support de la discussion autour de laquelle s’articule la revue. S’y côtoient des fictions et des écrits théoriques qui soulèvent la question des procédés de reproduction et de leurs limites, ainsi que quelques exemples de tactiques de résistances au travail. S’y greffent aussi des témoignages de rivalités historiques et contemporaines dans les pratiques de la typographie et du dessin de caractères.

La Perruque — Bibliographie, édité le 02.04.2016. [⇧ PDF]

Lancement #1 — Théâtre des opérations

En continuant de dérouler le fil didactique documentant les opérations de publication de La Perruque, cette deuxième partie revient maintenant sur le Lancement #1 qui a eu lieu à l’atelier Bek le 14 avril 2016.

L’atelier Bek se situe à Molenbeek. Il est un lieu de travail ouvert ayant pour objectif d’établir un échange et une mutualisation libre des savoirs, pratiques et productions entre chacun des membres. Treize plasticiens, designers, développeurs partagent ainsi un même grand espace permettant d’ouvrir le dialogue et la collaboration, conférant au lieu une dynamique constante de vie en interne. L’entrée de l’atelier Bek est un espace propice à accueillir et créer des évènements publics. Le lancement de La Perruque fut l’occasion pour l’atelier de créer son tout premier évènement public.

Ce temps de lancement s’est aménagé à la fois comme le lieu de monstration des numéros imprimés ainsi que comme l’espace de présentation et d’articulation des différentes pratiques des contributeurs. Il s’est ainsi découpé en deux temps ; un temps de conférence informelle avec les contributeurs invités pour l’occasion et un temps de vernissage convivial.






Conférenciers dans l'ordre d'apparition

Le lancement a été imaginé comme l’extension de l’espace éditorial que propose La Perruque, c’est-à-dire comme un espace convivial à l’intérieur duquel la discussion est fluide et centrale et qui s’organise autour d’un échange de savoirs typographiques.





























(CC BY-ND) Laura François

Chemin de fer

La transposition de l’espace de discussion menée au fil des contributions imprimées à l’espace des conférences a permis de faire émerger de nouvelles articulations entre les projets typographiques et éditoriaux des intervenants. (En janvier 2016, le chemin de fer des conférences proposait l’intervention de Stephen Bouquin, sociologue du travail, qui n’a pas pu être présent lors du lancement).

Scène

Distribution de l'espace et circulations envisagées (Janv. 2016)

Aménagement de l'atelier Bek (Mars 2016)




(CC BY-ND) Laura François

Décors

Les structures de monstration des numéros de La Perruque obéissaient à plusieurs règles :
• légères, solides et faciles à monter/démonter/déplacer : modulaires ou en kit
• permettre l’accès au numéro en circulant autour : faciliter la comparaison et la discussion
• montrer les éléments constitutifs du projet (casse de stockage + éléments additionnels)




Fabrication (avec Pierre Merle et Olivier Lamy)

Logistique et aménagement de l’atelier Bek : écran, chaises et bancs, bar (pièce majeure d’un espace convivial), projection vidéo et amplification sonore.






L’ensemble du bois qui a servit à toute la construction a été glané ici et là ou acheté à bas prix (économie de bouts de ficelles oblige).

Accéssoires



Dispositif de distribution (enrouleur + élastique)

Les pièces de MDF ont été découpées en perruque au FabLab de La Cambre, avec la complicité de Marie Theurier, puis poncées une à une. La découpe à la fraiseuse CNC s'est avérée laborieuse et ne permet pas de faire un calepinage optimal (génére environ 35 % de pertes de la surface utile et ne permet de débiter qu'un nombre limité de pièces sur une même plaque).



Les 150 pièces fabriquées pour l’occasion ont toutes été distribuées lors du lancement. Dans l’optique de trouver une solution plus durable que la fabrication en douce à La Cambre, un deal est en train d’être passé avec l’iMAL (interactive Media Art Laboratory). Celui-ci permettra de débiter les pièces grâce à une découpe laser : plus de pièces fabriquées sur une même plaque de MDF et moins de pertes + gravure typographique possible [complément : lire la documentation de la fabrication des pièces à l'iMAL au mois de mai 2016 : http://wiki.imal.org/project/revue-la-perruque].

Après

Comme l’indique le dièse, ce Lancement #1 est le premier d’une série qui se déploiera tous les ans en suivant le cours des spécimens édités par La Perruque. Ce sera alors l’occasion de renouveler l’enthousiasme typographique qu’à rencontré cette première expérience.

La Perruque diffusera ses spécimens à la rencontre de ses lecteurs et lectrices entre différents salons de l’édition et autres espaces de promotion de la typographie. (Lancement #1 — 14.04.2016; Puces Typo — 21.05.2016; European Maker Week @ iMAL — 3-5.05.2016; École de recherche graphique — 8.05.2016…)

Le système d’abonnement propose quant à lui de recevoir l’ensemble des numéros déjà parus. La revue étant à prix libre, seuls les frais d’envois postaux sont demandés en fonction du pays de livraison.

Belgique : 3 €
Europe : 5 €
Reste du monde : 5,50 €

Sans demander d'engagement de votre part, La Perruque vous tiendra informé deux fois par an pour recevoir les derniers numéros publiés. Pour vous abonner, rendez-vous dans la rubrique «s'abonner». Si vous êtes bruxellois, arrangeons une livraison en main propre.

Si plusieurs deals ont été passés auprès de différents imprimeurs, dégageant ainsi des formats et des techniques d’impressions variables, les premiers numéros publiés jusqu’à maintenant l’ont tous été en offset. Ainsi, il me paraît logique de poursuivre la publication de la revue sous ce seul format d’1 × 90 cm offset. Loin d’abandonner les autres espaces imprimables glanés ici et là, il s’agit maintenant de penser un autre moyen de publication permettant d’en tirer parti grâce à de nouvelles intentions éditoriales, et en ouvrant le champ jusque là typographique à d’autres propositions : affaire à suivre…

Complices

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